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La légende de Sainct Guignefort

La légende de Saint Guignefort, ou Saint Guinefort, nous vient du témoignage de l'inquisiteur de Lyon, le frère dominicain Etienne de Bourbon, qui au XIIIe s. raconte, dans un recueil d'exemples servant à la prédication(1), ce qu'il a découvert chez les paysannes de la Dombes, au nord de Lyon : le culte d'un chien lévrier, guérisseur d’enfants. On retrouve assez facilement aujourd’hui cette histoire, en fait universelle, avec plus ou moins de détails, de modifications, etc. Nous avons voulu, en hommage aux lévriers de par les temps et de par le monde, en donner notre version. Elle n’a rien d’officiel, elle n’a rien d’historique au sens propre du terme. Son but premier est celui du rêve et du divertissement, c’est pourquoi nous avons choisi de vous la présenter sous une forme « médiévalisée ». Ce qui signifie que le langage utilisé ici, bien qu’inspiré de textes de la fin du XIVe s., n’a aucune valeur universitaire, mais uniquement celle d’une invitation au voyage dans les siècles passés qui ont chanté la valeur du lévrier…
Gaston Phébus, Livre de chasse. Comment le bon veneur doit chasser et prendre le cerf à force. France, Paris, XVe siècle.
BNF, Manuscrits (Français 616 folio 77)

yez, nobles Dames, Pucelles, Seigneurs et Damoiseaux… J’ai souvenance des temps de veillée. Les mornes mois vont finissant, maiz bonne braise arde encore en notre foyer. Venez ça, ouyr bonne hystoire, le temps de reposer, avant que de repartir en chemin. C’estoit moult vieille et sage feme qui nous l’avoit aultrefois dicte à la veillée. Je vous la vueil ce jour d’hui conter : l’hystoire de Sainct Guignefort, li sainct levrier.

Si c’on l'en conte, et bien le dit et raconte, il fut un chevalier, fier seigneur en li grant pays des Dombes, lequel avoit possession de la plus bele meute du pays, et tous les sires aux entours lui envioient ceste dicte meute quand il prenoit déduit de chasse. Or, estoit, parmi ceste meute, un chien c’on lui jalousoit plus encore, à qui il bailloit lui aussi sa préférence entre tous : c’estoit un levrier. Tant biau li levrier estoit de corps et vigoureux en son maintien, nez pointu, regard d'une biche et force d’un loup, que oncques n’en vit d’aultre au monde qui fut ainsi. Guignefort estoit son nom. Adonc cest dit levrier estoit devenu le compaing de toute la famille, vivant avecques icelle en li castel.

Cest chevalier avoit gente dame et espouse, qu’il chérissoit de grant amor, et de ceste union bénie estoit né un mâle héritier, un bel enfançon qu’il aimoit à mignoter, lequel li chien gardoit devotement.

En un biau jour de may, li enfançonnet gisoit en ber dessous un pommier fleuri. Au près du ber, sa nourrice faisoit ouvrage de broderie en chantant. Guignefort prenoit jeulx et esbats dedans l'ombre calme. Li sire de li castel se pencha dessus li enfançon, s’esbaudit à ses yeux enclos, son doulx visage, puis caressa son levrier qui luy faisoit joï. Si vint a la nourrice et luy conta qu’en cest jour de feste, il lui balloit la garde de son enfançon, et son brave Guignefort seroit là luy aussi pour l’aidier à li garder de tout mal et villenie. Laquelle chose le sire en grand liesse luy dist. Adoncq il départit, moult joyeu et confiant.

La nourrice vacqua un temps à son ouvrage maiz si advint qu’elle fut bientost appelée en cuisine, et tantost elle s'en ala laissant l’enfançon dormir paisiblement dans son berchel, li chien veillant à ses piés. Si l'aviez veu, eussiez peu savoir avecquez quelle devocion il guettoit, de quel soing il le guardoit. Or donc, nul ne vit li chien prendre soucy de quelque malebeste qui bougeoit. Sensuivit bien grand damaige …

Un moult grant serpent venoit de saillir des herbes haultes et avançoit vers li ber de li enfançon. Li couraigeux levrier luy donna attaque pour li pourfendre de ses crocs. Il li chassa jusque sous li ber, lequel chut dans la bataille, et couvrit de morsures cest diable lequel se desfendoit et mordoit pareillement li chien. Li chien fit monstre de prouesse et finit par occire li serpent et li fit choir loing du berchel. Li sol et li ber, ains sa propre gueule estoient rougis du sang de li serpent, et en ceste menniere Guignefort attendit dévotement, près de l’enfançon, de son maistre li retour.

Quant la nourrice fut retournée de la cuisine, elle fut saisie d’horrour, cuidant que l’enfan estoit trépassé et hucha si fort que li sire a peu ouyr ! Li sire arriva et si découvrit chose qui lui fit perdre l’entendement. Li berchel malmené, li sang partout dessus l’herbe, et les crocs de Guignefort rouges pareillement ! Adonc il effraya par ses cris li preulx maiz doulx levrier. Icelui s'en ala, peineux, se musser dessous li arbre. Li seigneur , en grande ire, cuida présentement li chien en grande honte d’avoir dévoré l’enfançon, il tira son espée et occit li malhoureux levrier. Puis il fust à l'enfan et li prit dedans ses bras. Si vit que l’enfançon dormoit doulcement et estoit bien vivant, sans soulcy ne dol. Et lors il voulst comprendre, chercha tant et si bien qu’il descouvrit li diable de serpent deschiqueté que Guignefort avoit occis de ses crocs. Et sitost il eu veu, qu’il comprit que son fidèle levrier luy avoit voulu périlleusement saulver son enfant, et que c'estoit le sang de la malebeste qui rougissoit sa gueule. Li sire venoit d’occire li sauveur de son filz. La paour l'avoit aveuglé et li sire eut grande deconfiture de son geste. Il cuida mourir de honte et se blasma d’avoir maljustement occis tant noble compaing. Il ne peut que plourer et battre sa coulpe. Il mit son chien en terre benoiste et li fit dresser magnifique tombeau de menniere à luy faire hommage…

Or la moult sage feme ne s’arrestoit pas là en son dict : elle racontoit comme avait été la suite et miraicle de ceste hystoire. Année après année, par espasse de temps, ceste légende mua lentement et se transforma. Les païsans ouyrent parler de la tant noble conduite de cest chien et comme il avoit esté occis, bien qu’étant innocent. Ils ont accoustumé de visiter les lieux et de se genouiller à terre comme devant sainct martyr, adressant à li levrier moult dévotes prières pour garir de maints périls leurs enfançons foibles ou malades. Jamais ne fut officiellement reconnu comme sainct, mais dedans li cueur des homes simples et fidèles, il devinct Saint Guignefort, li sainct levrier, protecteur de trestous petits enfançons…(2)

Bibliographie :
SCHMITT, Jean-Claude, Le Saint Lévrier : Guinefort, guérisseur d’enfants depuis le XIIIe siècle. ED. Flammarion, coll. Champs Histoire, 2004.

Notes
1

Voir le manuscrit De adoratione Guinefortis canis d’Etienne de BOURBON, in : SCHMITT Jean-Claude, Le Saint Lévrier -Guinefort, guérisseur d’enfants depuis le XIII°siècle (Bibliothèque d’ethnologie historique), Flammarion, Paris, 1979.

2 L’historien J-C. Schmitt affirme avoir encore retrouvé, au milieu du XX°s., des traces du culte de Saint Guignefort, mais aussi du pèlerinage sur les lieux de son ensevelissement, et il a pu démontrer que le « saint lévrier » était encore vénéré dans la région française du Rhône-Alpes et des Dombes bien après que l’Eglise catholique l’aie condamné !

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